À Paris, le débat sur l’attentat contre l’avion d’Habyarimana relance les questions sans identifier les tireurs
L’ancien juge d’instruction français Marc Trévidic a expliqué devant un public parisien que les expertises avaient exclu Massaka comme lieu de tir des missiles et désigné une zone proche de Kanombe. Il a néanmoins souligné que l’enquête n’avait pas permis d’identifier les auteurs de l’attentat.
PARIS, 9 septembre 2026 : Plus de trente ans après la destruction de l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana à proximité de Kigali, l’identité des responsables demeure au centre d’une intense controverse politique, judiciaire et historique.
Un débat public organisé dans l’auditorium du Nouvel Observateur, à Paris, a réuni l’ancien juge d’instruction Marc Trévidic, la journaliste belge Colette Braeckman, les écrivains français Michel Bussi et Patrick de Saint-Exupéry, ainsi que François Graner, membre de l’association française Survie.
Organisée autour du roman de Michel Bussi, Les Ombres du monde, la discussion est revenue sur les enquêtes relatives à l’attentat du 6 avril 1994, la politique de la France au Rwanda, le rôle de personnes intervenant dans des réseaux non officiels et les limites des conclusions pouvant être tirées des éléments disponibles.
Les intervenants ont exprimé des désaccords, tandis que plusieurs affirmations formulées au cours de la soirée restent contestées. Une conclusion s’est néanmoins dégagée clairement : selon Marc Trévidic, les résultats techniques obtenus dans le cadre de l’instruction française ont fragilisé une partie centrale du dossier autrefois constitué contre des membres du Front patriotique rwandais, sans permettre d’identifier les auteurs de l’attentat.
Un attentat survenu après la préparation du génocide
Le Falcon 50 présidentiel a été touché par des missiles dans la soirée du 6 avril 1994, alors qu’il s’apprêtait à atterrir à l’aéroport de Kigali. Toutes les personnes présentes à bord ont été tuées, dont le président Juvénal Habyarimana et son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira.
La destruction de l’appareil a immédiatement été suivie par l’assassinat de plusieurs responsables politiques, dont la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, puis par les massacres systématiques qui ont constitué le génocide de 1994 contre les Tutsi.
Plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de distinguer un élément déclencheur d’une cause.
L’attentat a pu servir de signal à une prise de pouvoir et au déclenchement d’une violence de masse. Toutefois, ont-ils expliqué, les structures, la propagande, les armes, les listes de personnes à éliminer et la mobilisation politique ayant rendu le génocide possible existaient avant la destruction de l’avion.
François Graner a décrit les assassinats de la Première ministre et d’autres responsables opposés au projet extrémiste comme des actes relevant d’une logique de coup d’État. Selon cette interprétation, la destruction de l’avion présidentiel n’a pas créé le projet génocidaire. Elle a ouvert la voie à des forces déjà préparées à le mettre en œuvre.
Cette distinction est essentielle. Identifier les auteurs des tirs permettrait de résoudre une question historique et criminelle majeure. Cela ne transférerait cependant pas aux auteurs de l’attentat la responsabilité de la préparation et de l’exécution du génocide.
Le rôle de la France au centre des discussions
Le débat a également porté sur l’engagement politique et militaire de la France au Rwanda avant 1994.
François Graner a évoqué la coopération militaire française avec le gouvernement Habyarimana et le soutien qui lui avait été apporté dans son conflit avec le FPR. Colette Braeckman, s’appuyant sur ses reportages au Rwanda, a rappelé la présence visible de personnels français et les relations étroites entre Paris et les anciennes autorités rwandaises.
Ces interventions portaient sur la politique générale de l’État français. Elles n’établissaient pas une responsabilité directe de la France dans l’attentat.
Cette distinction s’est imposée à plusieurs reprises au cours du débat. L’existence de relations militaires ou politiques étroites ne constitue pas, à elle seule, une preuve de participation à la destruction de l’appareil. Elle permet cependant de comprendre pourquoi les archives françaises, les activités militaires et les réseaux non officiels continuent de faire l’objet d’une attention particulière.
L’enquête Bruguière remise en question
Une grande partie de la discussion a concerné l’enquête judiciaire française initialement dirigée par le juge Jean-Louis Bruguière.
En 2006, Bruguière avait délivré des mandats d’arrêt internationaux contre de hauts responsables du FPR, à l’issue d’une enquête attribuant l’attentat à un groupe lié au mouvement dirigé par Paul Kagame.
Cette enquête a par la suite fait l’objet de critiques, notamment en raison de sa dépendance envers des témoins accusant le FPR et du fait que Bruguière n’avait pas effectué d’examen judiciaire sur les lieux au Rwanda.
Marc Trévidic, qui a ensuite repris le dossier, a raconté que l’affaire lui avait initialement été présentée comme pratiquement terminée. Les mandats d’arrêt avaient été délivrés et il semblait ne plus rester qu’à clore la procédure.
Son propre examen du dossier a néanmoins soulevé des questions sur la fiabilité et le traitement de plusieurs témoignages. Certaines personnes affirmaient avoir directement participé à l’attentat, sans avoir été mises en examen. Trévidic a présenté cette situation comme une difficulté procédurale importante.
Il a également insisté sur la nécessité de soumettre les accusations au principe du contradictoire, au lieu de considérer des déclarations comme établies uniquement parce qu’elles confortaient une théorie déjà retenue.
Les interrogations autour de Fabien Singaye et Paul Barril
Trévidic a abordé le rôle de Fabien Singaye, qui avait servi d’interprète lors d’auditions importantes réalisées au cours de la première enquête.
Selon son récit, les recherches effectuées par la suite et des documents retrouvés dans l’entourage de l’ancien gendarme français Paul Barril ont montré que Singaye entretenait des liens avec des personnes directement intéressées par l’issue de l’affaire.
Cette situation n’invalidait pas automatiquement toutes les auditions auxquelles il avait participé. Elle soulevait cependant des questions sur sa neutralité et sur les conditions dans lesquelles certains témoignages avaient été recueillis ou traduits.
Ancien membre du Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale, le GIGN, Paul Barril a occupé une place importante dans les échanges en raison de ses contacts avec les anciennes autorités rwandaises et de ses activités au sein de réseaux sécuritaires non officiels.
Patrick de Saint-Exupéry a estimé que la piste Barril méritait une enquête sérieuse. Il a néanmoins pris soin de ne pas l’accuser d’avoir organisé ou exécuté l’attentat.
Cette prudence illustre la difficulté centrale de l’affaire. Des relations suspectes, des opérations non déclarées et l’existence de réseaux parallèles peuvent justifier des investigations supplémentaires, mais ne constituent pas une preuve de responsabilité criminelle.
Les conclusions des experts acoustiques et balistiques
La partie la plus importante de l’intervention de Marc Trévidic a concerné l’expertise technique ordonnée après sa reprise de l’instruction.
Les experts ont étudié les témoignages, le temps nécessaire pour que le bruit du départ des missiles atteigne différentes positions, la trajectoire d’approche de l’avion, les lieux de tir possibles et les dégâts observables sur l’épave.
Des témoins situés à proximité du camp militaire de Kanombe avaient déclaré avoir entendu le départ des missiles. Leurs observations ont été comparées à des calculs acoustiques et à une reconstitution de la trajectoire de l’appareil.
L’expertise balistique a également examiné la manière dont des missiles à guidage thermique auraient approché le Falcon 50.
Selon les explications de Trévidic, la partie arrière de l’avion, comprenant les trois moteurs et l’empennage, ne présentait pas les dégâts attendus d’un missile arrivant directement par l’arrière. L’aile gauche avait, en revanche, été très fortement endommagée.
D’après l’interprétation des experts, un missile aurait approché l’appareil sous l’aile gauche en recherchant la chaleur produite par les moteurs. L’aile se serait trouvée entre le missile et la source de chaleur et aurait ainsi été touchée.
Trévidic a expliqué que cette trajectoire était incompatible avec un tir provenant de Massaka, lieu indiqué par des témoins sur lesquels reposaient largement les anciennes accusations visant des responsables du FPR.
La zone compatible avec les constatations techniques se situait plutôt à proximité de Kanombe.
L’ancien juge a toutefois apporté une précision importante. Une zone proche de Kanombe ne signifie pas nécessairement que les missiles ont été tirés depuis l’intérieur du camp militaire. Cette localisation ne révèle pas non plus l’identité ou l’appartenance institutionnelle des tireurs.
La conclusion présentée par Trévidic était donc limitée, mais lourde de conséquences. Si des témoins affirmaient avoir participé à un tir depuis Massaka alors que les constatations techniques excluaient Massaka, la crédibilité de ces accusations particulières s’en trouvait sérieusement affaiblie.
« Je ne sais pas qui a tiré », a répété Marc Trévidic en substance.
La fille d’Habyarimana conteste les conclusions
La discussion s’est tendue lorsqu’une femme se présentant comme la fille aînée de Juvénal Habyarimana a interpellé Marc Trévidic depuis le public.
Elle a contesté certains aspects de la reconstitution et remis en question les conclusions géographiques présentées par l’ancien juge. Plusieurs passages de cet échange étant difficilement audibles, il n’est pas possible d’en restituer tous les détails avec certitude.
Elle a également évoqué les intentions politiques de son père. Selon elle, Juvénal Habyarimana avait indiqué qu’il n’envisageait pas de rester indéfiniment au pouvoir.
Son témoignage a partiellement rejoint le contenu d’un document d’archives présenté par François Graner. Celui-ci a évoqué un télégramme diplomatique français daté du 30 mars 1993, selon lequel Habyarimana aurait pu envisager de quitter le pouvoir si sa sécurité et celle de sa famille étaient garanties.
Colette Braeckman a avancé l’hypothèse que les extrémistes appartenant au camp présidentiel avaient pu considérer Habyarimana comme de plus en plus disposé à accepter des compromis dans le cadre du processus de paix d’Arusha.
Cette interprétation demeure une hypothèse politique. Elle ne constitue ni une conclusion de l’expertise balistique ni une détermination judiciaire des responsabilités.
La lettre anonyme adressée au Soir
Colette Braeckman a également parlé d’une lettre anonyme reçue par le journal belge Le Soir en juin 1994.
Selon son récit, cette lettre accusait deux militaires français, qui auraient agi pour le compte de la Coalition pour la défense de la République, d’avoir participé à l’attentat en portant des uniformes belges.
Braeckman a expressément reconnu que ce document pouvait être un faux. Son caractère anonyme et l’absence de vérification indépendante empêchent de le considérer comme une preuve.
Elle a aussi affirmé que des pressions politiques auraient été exercées après la réception de la lettre. L’Élysée aurait notamment contacté le Premier ministre belge Jean-Luc Dehaene. Si elle était confirmée, une telle réaction montrerait la sensibilité politique de l’accusation, mais pas sa véracité.
La supposée boîte noire et la confusion avec Concorde
Un autre épisode a concerné un objet présenté, pendant un certain temps, comme l’enregistreur de vol de l’avion présidentiel.
Les intervenants ont rappelé qu’un appareil retrouvé sur une étagère des Nations unies avait initialement été associé au Falcon de Juvénal Habyarimana. Il a ensuite été indiqué que cet équipement était lié à un avion Concorde et ne constituait pas la boîte noire du jet présidentiel.
Certains participants ont soupçonné une tentative délibérée de créer de la confusion. Le débat n’a cependant apporté aucune preuve permettant d’identifier la personne ayant placé cet objet à cet endroit, la date de son dépôt ou l’existence d’une intention de tromper.
Les véritables enregistreurs de vol du Falcon 50 n’ont pas apporté de solution publiquement établie à l’affaire.
Des morts inexpliquées et du matériel disparu
François Graner a attiré l’attention sur les morts des gendarmes français René Maier et Alain Didot, de l’épouse de ce dernier, Gilda, ainsi que de leur employé rwandais, Jean-Damascène Murasira, dans les jours ayant suivi l’attentat.
Il a évoqué des incohérences présumées dans les certificats de décès, des interrogations sur la chronologie des morts et la disparition supposée de matériel de radio ou de communication.
Ces circonstances ont alimenté les soupçons selon lesquels certaines victimes auraient pu détenir des informations sensibles. Les éléments présentés pendant le débat n’ont toutefois pas permis d’établir que ces morts étaient liées à l’attentat ou que ces personnes avaient assisté à sa préparation.
Trévidic a expliqué que le cadre juridique de son instruction et les règles relatives à la prescription limitaient les faits pouvant être examinés dans le dossier de l’attentat.
La mort de François de Grossouvre, proche conseiller du président français François Mitterrand, a également été évoquée. Grossouvre a été retrouvé mort au palais de l’Élysée le 7 avril 1994. Sa mort a officiellement été considérée comme un suicide, une conclusion contestée par certains membres de sa famille.
Michel Bussi a relevé la proximité des dates ainsi que les relations rapportées entre Grossouvre et Barril. Aucun élément présenté lors de la discussion n’a cependant établi de lien de causalité entre la mort de Grossouvre et l’attentat de Kigali.
La fiction comme moyen d’explorer les zones d’ombre
Michel Bussi a expliqué qu’un romancier travaillait différemment d’un juge, d’un historien ou d’un journaliste.
La fiction peut rapprocher des événements non élucidés, explorer des motivations et donner une forme narrative à des questions restées sans réponse. Elle peut encourager les lecteurs à s’intéresser à des archives oubliées ou à des incohérences négligées.
Elle ne peut cependant pas transformer un scénario plausible en preuve.
Bussi a présenté la valeur de la fiction comme civique et intellectuelle. Celle-ci peut maintenir des questions dérangeantes dans le débat public, tout en reconnaissant qu’un roman ne possède aucune autorité judiciaire.
Le débat sur la piste du FPR et le TPIR
Un participant non identifié a affirmé que la piste du FPR n’avait pas fait l’objet d’une enquête suffisante. Il a également évoqué d’éventuelles entraves devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda.
D’autres intervenants ont contesté cette interprétation.
Le débat n’a pas présenté une documentation suffisante pour déterminer si le TPIR ou d’autres institutions avaient délibérément empêché l’examen d’une piste particulière. Il n’a pas non plus apporté de nouvel élément établissant la responsabilité du FPR dans l’attentat.
Les explications de Trévidic portaient sur une question plus limitée. Selon lui, les conclusions techniques contredisaient le scénario d’un tir depuis Massaka, qui constituait le fondement de témoignages importants utilisés contre des responsables du FPR.
Rejeter ce scénario ne revient pas à démontrer qu’aucun membre du FPR n’aurait pu être impliqué dans un autre scénario. De la même manière, l’existence de questions sans réponse ne peut pas être utilisée comme preuve de la responsabilité du FPR.
Une question majeure toujours sans réponse judiciaire
Le débat de Paris a montré que l’affaire de l’avion de Juvénal Habyarimana continue de mêler éléments judiciaires, histoire politique, témoignages personnels, renseignements et spéculations.
Certaines conclusions sont relativement précises. Selon les résultats des expertises exposés par Trévidic, Massaka a été exclu comme lieu de départ des missiles, tandis qu’une zone proche de Kanombe a été jugée compatible avec les constatations acoustiques et balistiques.
D’autres éléments demeurent des accusations ou des hypothèses. Cela concerne notamment l’implication possible d’extrémistes appartenant au camp Habyarimana, de réseaux français non officiels, de mercenaires, de Paul Barril ou du FPR. Il en va de même pour la signification de la lettre anonyme, les circonstances entourant plusieurs morts et l’objectif de l’épisode de la fausse boîte noire.
L’instruction technique semble donc avoir éliminé un scénario important sans le remplacer par une démonstration établissant qui a ordonné et exécuté l’attentat.
Trente-deux ans plus tard, la question centrale posée lors de la rencontre parisienne reste sans réponse : qui a abattu l’avion du président Juvénal Habyarimana ?
Ce que l’on peut raisonnablement retenir
- Le génocide contre les Tutsi avait été préparé avant la destruction de l’avion présidentiel.
- L’attentat a servi de déclencheur immédiat ou de signal à une prise de pouvoir et à l’accélération de la violence de masse.
- Selon les conclusions des expertises présentées par Marc Trévidic, les missiles n’ont pas été tirés depuis Massaka.
- Les expertises ont désigné une zone proche de Kanombe, sans établir que les tirs provenaient de l’intérieur du camp militaire.
- L’exclusion de Massaka a affaibli des témoignages importants utilisés dans la première procédure contre des responsables du FPR.
- Le débat a mis en évidence de sérieuses interrogations sur les méthodes, les témoignages et les interprétations de la première enquête française.
Ce que le débat n’a pas établi
- Il n’a pas identifié les personnes ayant tiré les missiles.
- Il n’a pas prouvé que l’attentat avait été organisé par le FPR, des extrémistes hutu, l’État français, Paul Barril ou un réseau de mercenaires.
- Il n’a pas établi de lien entre l’attentat et les morts de René Maier, Alain et Gilda Didot, Jean-Damascène Murasira ou François de Grossouvre.
- Il n’a pas authentifié la lettre anonyme reçue par Le Soir.
- Il n’a pas permis de déterminer qui était responsable de l’épisode de la fausse boîte noire.
- Il n’a pas transformé les scénarios explorés dans le roman de Michel Bussi en preuves historiques ou judiciaires.
Proposition de légende photographique : De gauche à droite, la modératrice du débat, Michel Bussi, Colette Braeckman, Marc Trévidic, Patrick de Saint-Exupéry et François Graner, lors de la rencontre organisée le 9 septembre dans l’auditorium du Nouvel Observateur, à Paris. Photo : gracieuseté.
